Et voilà, 30 jours de navigation et 4 156 milles parcourus. Une sacrée étape cet Océan Indien.
Quelques extraits de carnets de bord pour tenter de vous restituer la vie à bord lors de cette longue traversée…
20 février, Jour 1
Départ de Phuket.
Après un dernier week-end de préparatifs (dernier marché, cuisine, rangement et derniers bricolages), on quitte Phuket en fin de matinée, bord à bord avec nos amis de Taravana.
Le départ se fait sous spi. Les conditions sont parfaites.
Les premiers repas subissent encore l’influence de la cuisine thaï et font la part belle aux épices, à la citronnelle : soupe Tom Yom, spring rolls et sauce sweet chili, curry aux légumes frais…
Nous partons avec la nouvelle lune. La nuit est d’un noir d’encre. Les cieux étoilés sont incroyables. Aucun nuage en vue, on en a fini avec les nombreux grains de l’équateur. On ne les regrettera pas !
23 février, Jour 3
Après une petite reprise de fièvre pendant 24h, Balthazar est finalement mieux. Tant mieux… Il peut donc recommencer l’école comme ses frères qui ont repris hier. Reprise plutôt dans la bonne humeur pour tous d’ailleurs… Pourvu que ça dure !
On a réalisé aujourd’hui que nous avions embarqué à bord un passager clandestin : une petite chauve-souris minuscule. Elle passe ses journées dans sa grotte (l’annexe retournée sur le pont, on peut la voir via le hublot central) et sort un peu sur le bateau pendant la nuit. On manque un peu d’insectes aussi loin des côtes, et elle n’a pas l’air de vouloir s’attaquer à nos bananes ou à nos mangues. Elle nous quittera au bout de quelques jours. On espère qu’elle a pu rejoindre la terre ou un paquebot qui la ramènera à bon port, et qu’elle ne s’est pas perdue en mer… Timothée est déçu, il rêvait d’un animal domestique, ses critères étant : original et mignon. On ne peut pas lui contester la dimension originale. Pour le côté mignon, on vous laisse juge…
(Edit à l’arrivée : la malheureuse a en fait été retrouvée complètement desséchée sous l’annexe quand nous l’avons redescendue à l’eau…)
24 février, Jour 5
On croise des pêcheurs indonésiens : grands signes, révision de notre vocabulaire de base indonésien, prises de photo réciproques. Ils nous proposent du poisson mais notre frigo est encore bien trop rempli, nous déclinons.
Du 28 au 29 février, Nuit 8
Après quelques jours de vagues, nous retrouvons les conditions typiques de cette première moitié de l’Océan Indien : une mer quasi plate, un vent constant, un courant qui nous pousse vers l’Ouest.
Nous passons la journée sous spi avec des très belles moyennes, les nuits en ciseau.
Cette nuit, quelques dauphins nous accompagnent une belle demi-heure au moment du changement de quart. Dans la nuit noire, leurs silhouettes furtives brillent dans le plancton phosphorescent. Magique…
En dehors des dauphins, niveau faune, on voit étonnement très peu d’oiseaux dans cette région. Pourtant nous ne sommes pas si éloignés des côtes. On quitte en effet le Golfe de Bengale en passant à quelques milles au sud du Sri Lanka.
Ah si, quelques calamars kamikazes finissent parfois sur le pont (mais jamais assez pour nous assurer un repas malheureusement), et toujours les éternels poissons volants. Titouan a même la chance d’en avoir un qui atterrit dans son lit au milieu de la nuit !
2 mars, Jour 11
On traverse l’archipel des Maldives. Taravana est encore à peine quelques milles devant nous. Le vent est toujours avec nous, on avance bien. C’est, pour nous tous, une des navigations les plus agréables depuis le départ de Bretagne.
5 mars, Jour 14
Hier, nous avons mangé nos deux dernières mangues. En fruit, il nous reste quelques pamplemousses un peu fades et des pommes transgéniques qui n’ont pas plus de saveur… Heureusement, aujourd’hui, nous pêchons au lever du jour une magnifique dorade coryphène, un beau bébé de plus d’un mètre qui nous fera quatre délicieux repas.
Côté navigation, le spi est rangé, c’est le début de la remontée dans la mer d’Arabie en direction du Golfe d’Aden. Nous recommençons à voir quelques cargos au loin alors que nous étions seuls depuis des jours.
Nous commençons à envoyer quotidiennement notre position GPS à la coalition de forces armées qui surveille cette zone.
9 mars, Jour 18
Catastrophe ! Alors que nous naviguons à l’Est de Socotra, le spi, que nous étions ravis d’avoir pu ressortir, se déchire brusquement de haut en bas. Le vent était pourtant assez calme, et les vagues toujours aussi petites. Sans doute un point d’usure qui a fini par céder. La déchirure est beaucoup trop importante pour être reprise… C’est rageant car nous avions encore devant de belles journées sous cette allure. Le vent faiblissant, sans spi, notre vitesse s’effondre. C’est dur…
Taravana, qui avait initialement décidé de nous attendre, finit par relancer son spi après 24h d’hésitations. On les comprend. Alors que nous naviguions à côté, ils disparaissent en quelques heures à peine !
Un joli thon vient se prendre à nos lignes pour nous consoler.
Du 12 au 13 mars, Nuit 21
La nuit, en ciseau, les voiles n’arrêtent pas de battre. On affale la grand-voile, on la rehisse… C’est usant. La fatigue commence à s’accumuler après plus 20 jours sans nuit complète.
Plus tôt dans la journée, nous sommes entrés dans le corridor qui sépare le rail des cargos descendants du rail des cargos remontants. C’est la zone quadrillée par les forces armées internationales et dans laquelle il est plus que vivement conseillé de naviguer. Un couloir long de 500 milles environ jusqu’à Djibouti, et large de seulement 2 milles. A notre arrivée, nous sommes appelés par un navire militaire japonais, puis survolés par un avion. Dans les jours qui suivent, nous serons régulièrement appelés par des navires français ou étrangers qui s’assurent que tout va bien à bord.
13 mars, Jour 22
Après deux jours d’école un peu plus tendus, la bonne volonté est de retour chez les garçons. Heureusement car la patience des parents n’est pas au top entre la fatigue et les conditions pénibles de navigation (vent arrière très faible, ciseau à peine tenable…)
Et une belle surprise : une magnifique baleine vient se coller à une vingtaine de mètres du bateau. Elle est gigantesque, nous fait quelques remontées à la surface en soufflant, mais ne daigne pas nous révéler sa queue. Ce qui laisse le débat ouvert : était-ce un rorqual commun ou une baleine bleue ? Difficile à dire. En tout cas, ces rencontres sont toujours aussi incroyables et émouvantes.
Nous n’avons toujours pas décidé si nous nous arrêtons à Djibouti ou si nous continuons jusqu’à Suakin, au Soudan. Les conditions pour passer le détroit de Bab El Mandeb (l’entrée dans la Mer Rouge) sont bonnes mais, derrière, des imprévisibles vents du Nord ont décidé de s’implanter dans cette zone. Celle-ci devait pourtant être l’une des dernières clémentes avant la deuxième partie de la Mer Rouge, qui sera elle, de toute façon, au près…
Ne sachant pas choisir entre deux options insatisfaisantes, on ne décide pas ! Et on reporte à demain et à la prochaine météo…
17 mars, Jour 26
Et voilà, nous sommes en Mer Rouge ! La décision a été prise hier de poursuivre jusqu’à Suakin. En effet un arrêt à Djibouti nous aurait fait arriver un vendredi après-midi, soit au début du week-end ici. Impossible alors de faire les formalités, et donc de descendre à terre. N’ayant nullement envie de rester bloqués à bord, nous avons donc décidé de poursuivre notre route malgré une météo peu alléchante.
Le passage de Bab El Mandeb (la Porte des Lamentations) porte bien son nom. Pour nous, ça ne sera pas dans le sens habituel (grandes accélérations sous les rafales et vagues désordonnées) mais dans la pétole. On arrose malgré tout la fin de l’Océan Indien au coca et à la compote Andros périmée, retrouvée au fond d’un coffre ! Yallah !
Dans la journée, on croise un gros yacht qatari. Balthazar lui fait quelques signes inspirés. Qui sait, il s’agit peut-être Nasser Al-Khelaifi ?!? Il n’aura aucune réponse malheureusement.
Quelques instants plus tard, une nouvelle prise à la traîne : la plus grosse jamais pêchée depuis le départ. Une magnifique dorade coryphene d’1m20. Elle se défendra bravement en faisant des sauts spectaculaires pour se libérer. Encore de bons repas en perspective.
19 mars, Jour 28
Aujourd’hui, nous avons réalisé une magnifique manœuvre d’homme à la mer pour sauver… deux poubelles, qui s’étaient décrochées du portique !
Depuis le matin, nous sommes au moteur dans la pétole. L’après-midi, on saute tous à l’eau. Toujours étrange ces baignades au milieu de nulle part ! La mer est bien plus fraîche. Les nuits aussi d’ailleurs commencent à fraîchir…
22 mars, Jour 31
On arrive enfin !
Les deux dernières journées ont été un peu éprouvantes avec un bon près, des vagues qui tapent et l’obligation de tirer des bords. Rien à voir avec nos mauvais souvenirs d’Indonésie toutefois…
En tout cas, on est ravis d’arriver au mouillage de Suakin. Le paysage est tellement incroyable : le désert vient lécher la mer. Pas la moindre touche de vert entre ces lignes jaunes, blanches et bleues. La vieille ville de Suakin est entièrement en ruines. Mais on devine quelques traces de son passé prestigieux. Nous avons hâte de découvrir cette nouvelle ambiance.
A peine l’ancre posée, des amis allemands nous apportent fruits frais, bières et pains. L’apéro est planifié avec un autre bateau kiwi/français. Les garçons retrouveront enfin leurs copains rencontrés à Phuket.
On va donc bien fêter cette arrivée. Puis, enfin, une vraie nuit de sommeil sans quart ! Le bonheur…